Applications universelles de doctrine

Affichages : 422

APPLICATIONS UNIVERSELLES DE DOCTRINE (1)

Au cours des quelques dernières années beau­coup d'écrits ont paru dans le domaine théosophique, mais on note une incapacité à formuler des applications générales et universelles des enseignements présentés. A l'exception d'H.P. Blavatsky, nos auteurs se sont limités à des vues étroites, surtout en ce qui concerne l'état de l'homme après la mort et l'influence de Karma dans sa vie. Au sujet de cette loi, la plus grande considération a été apportée à la question de savoir comment elle modifie notre plaisir ou notre douleur et si le Devachan apporte quelques compensations aux injustices de Karma ; d'autres traitent de la réincarnation comme si seule l'humanité était soumise à cette loi: Et les mêmes conceptions étroites sont adoptées dans le traitement ou l'application pratique de bien d'autres théories et doctrines de la Religion-Sagesse. Il est temps maintenant, après quatorze ans d'activité, que les membres de notre société rendent universelle l'application de chacune des doctrines et de chacun des préceptes admis et ne les limitent plus au seul champ de leur personnalité égoïste.

Pour me faire comprendre clairement, je vais, dans cet article, essayer d'expliquer sommairement en quoi devraient consister les applications universelles de certaines de nos doctrines.

Avant d'entrer dans le sujet, je voudrais attirer l'attention de ceux qui ajoutent foi aux Upanishads sur l'insistance avec laquelle on souligne constamment dans ces livres sacrés l'identité de l'homme avec Brahma, ou Dieu, ou la nature, et sur l'application universelle de toutes les doctrines ou lois.

Dans la Brihadaranyaka Upanishad il est dit :

« Parle-moi du Brahman qui est visible, non invisible, l'atman qui est en tout.

« C’est lui ton Soi qui est en tout… … … Celui qui respire dans l'inspiration, c'est lui, ton Soi qui est en tout. Celui qui respire dans l'expiration, c'est lui, ton Soi qui est en tout. Celui qui respire dans la rétention du souffle, c'est lui ton Soi qui est en tout. C'est là ton Soi qui est en tout. »

Le sixième Brahmana s'efforce de démontrer que tous les mondes s'interpénètrent comme les fils d'un tissu et, dans le septième, l'instructeur déclare que ce qui entraîne ou met en mouvement toutes choses est le même Soi qui est en chaque homme.

Puis les questionneurs, en poursuivant le dialogue, s'entendent déclarer que « ce qui est au-dessus des cieux, sous la terre, embrassant le ciel et la terre, le passé, le présent et le futur, est tissé comme la chaîne et la trame dans l'éther », et que l'éther est « tissé comme la chaîne et la trame dans l'Impérissable ». S'il en est ainsi, toute loi affectant l'homme doit aussi gouverner chaque partie de l'univers dans lequel il vit.

Et nous voyons ces hommes énergiques du passé appliquer leurs doctrines dans tous les domaines. Ils se servent des lois de l'analogie et des correspondances pour trouver la solution de profondes questions. Pourquoi n'en ferions-nous pas autant ? Si le grand Soi tout entier demeure en l'homme le corps dans chacune de ses parties doit symboliser le monde extérieur. Nous découvrons ainsi que l'espace dont la caractéristique spécifique est le son, est représenté, dans l'organisme humain, par l'oreille comme le feu l'est par l'œil ; de plus l'œil révèle l'âme, car l'âme seule conquiert la mort et, dans les Upanishads, ce qui vainc la mort c'est le feu.

Il est possible, de cette manière, d'acquérir progressivement une connaissance des lois de la nature, tant des lois cachées que des lois plus facilement perceptibles. Si nous admettons que le corps humain, avec ses organes, est un symbole en réduction de l’univers, posons-nous la question : « Par quoi est symbolisée 1a lumière astrale ? ». Par l'œil et spécialement par la rétine et son mode de fonctionnement. Sur la lumière astrale s'impriment les images de toutes les choses et de tous les événements et la rétine reçoit les images des objets qui se présentent à l'homme. Ces images restent sur la rétine pendant un temps spécifique que Ton peut mesurer, et subissent certains changements avant de s'effacer complètement. Etendons le résultat de ces observations à la lumière astrale et nous en concluons que les images qu'elle reçoit subissent elles aussi des transformations semblables. Il s'ensuit que la masse des images reçues pendant un cycle sur cette grande rétine doivent avoir une durée de persistance au bout de laquelle elles s'effacent complètement. Telle est la loi énoncée par ceux qui connaissent la Doctrine Secrète. Afin de découvrir les chiffres qui représentent cette période, nous devons calculer le rapport de cette façon: comme le temps requis pour que l'image s'efface de la rétine est en rapport avec la durée de vie d'un homme en bonne santé, il en est de même dans le domaine de la lumière astrale pour le temps de persistance des images qui s'y impriment. On peut obtenir le terme manquant en prenant pour base la doctrine des quatre yugas, ou âges, et la durée d'une vie de Brahma.

Ces doctrines théosophiques que nous avons eu tant de peine à élaborer depuis le début de notre activité, sont ou ne sont pas susceptibles d'être appliquées universellement. Dans la négative, elles ne méritent guère tous les efforts que nous avons consacrés à leur sujet et nous aurions mieux fait de nous adonner à une branche spéciale de la science.

Mais le grand attrait que la théosophie offre à ceux qui suivent son enseignement réside en ce que ses doctrines sont universelles et résolvent toutes les questions en s'appliquant à tous les domaines de la nature, pour autant que nous les connaissons. Et les étudiants avancés assurent que cette même application universelle s'étend à des domaines situés bien au-delà de la portée de la science et de la compréhension de l'homme moyen. En conséquence, si nous découvrons par nous-mêmes, ou par quelqu'un d'autre, une loi ou l'application présumée d'une doctrine, nous pouvons la vérifier tout de suite. En effet, si elle ne peut pas être appliquée dans tous les domaines, grâce au principe de la correspondance, ou si elle n'est pas un aspect d'une doctrine déjà admise, nous savons que c'est une doc­trine fausse ou mal formulée. Toutes nos doctrines peuvent ainsi être prouvées et vérifiées à chaque degré. Il n'est pas nécessaire pour nous d'être en relation constante avec les Adeptes pour être sûrs de nos bases : tout ce que nous avons à faire c'est de contrôler si le point de vue que nous envisageons est en accord avec certains principes bien connus, bien formulés et bien compris au préalable.

Si nous gardons ceci en mémoire, nous pouvons ensuite examiner avec confiance les grandes idées auxquelles tant d'entre nous accordent foi pour voir comment les appliquer dans tous les domaines. En effet, si, au lieu de considérer égoïstement ces lois sous l'angle de l'effet qu'elles ont sur nos misérables sois, nous, cherchons à savoir comment elles s'appliquent partout, nous détenons le moyen d'élargir notre horizon et d'éliminer notre égoïsme. Et si nous essayons aussi d'appliquer les doctrines à toutes nos actions et à toutes les parties de l'être humain, nous avons des, chances de commencer à nous éveiller à la tâche réelle qui nous attend.

Examinons Karma. Il doit être appliqué non seulement à l’homme mais aussi au Cosmos et au globe sur lequel il vit. Faute du terme anglais équivalent, vous savez qu'on appelle Manvantara, ou le règne d'un Manou, la période qui constitue un grand jour de l'évolution. Ces périodes de l'évolution se succèdent éternellement. En d'autres termes, chacun de nous est une unité, ou une cellule si vous préférez dû grand corps ou être de Manou ; ainsi, de même que nous générons du Karma et nous réincarnons pour l'épuiser, de même le grand être qu'est ce Manou meurt à la fin d'un Manvantara et, après une période de repos, se réincarne comme la somme totale de ce que nous avons eu comme effets sur cette entité, ou ce corps. Quand je dis « nous », cela signifie tous les êtres sur quelque plan ou quelque planète qu'ils vivent au cours de ce Manvantara. Ce dernier est, par conséquent, le résultat de celui qui l'a précédé et, le prochain Manvan­tara, qui viendra dans des millions d'années, sera également le résultat de celui-ci et de tous ceux qui l'on précédé.

Avez-vous déjà pensé à l'effet de Karma sur les animaux, les plantes, les minéraux et les êtres élémentaux ? Avez-vous pu être assez égoïstes pour supposer qu’ils ne sont pas affectés par vous ? Est-il vrai que l'homme ne porte aucune responsabilité pour le grand nombre d'animaux féroces et nuisibles, pour les scorpions et les serpents venimeux, les lions et les tigres destructeurs qui transforment en mornes déserts certains coins de la terre et terrorisent la population de l'Inde et d'autres .pays ? Il ne peut en être ainsi. Mais, comme le disait l'Apôtre des Chrétiens, il est vrai que toute la création compte sur l'homme et gémit du fait qu'il retarde la venue de la lumière pour tous, Qu’arrive-t-il quand vous écrasez intentionnellement une vulgaire punaise ? Eh bien ! elle est détruite et vous l'oubliez. Si courte que soit sa vie, vous l'avez encore abrégée. Imaginez qu'on fasse de même dans des centaines de milliers d'endroits dans le pays. Chacune de ces petites créatures avait de la vie et de l'énergie ; chacune possédait un certain degré d'intelligence. La somme totale des effets de la mort de ces petites bestioles doit être appréciable. Sinon toutes nos doctrines sont fausses et il n'y a aucun mal à enlever la vie à un homme.

Passons à un règne plus élevé, celui des oiseaux et des quadrupèdes. Chaque jour pendant la saison de la chasse, on .tue par sport d'énormes quantités d'oiseaux en Angleterre, et même, dans d'autres pays, des animaux aussi intelligents et inoffensifs que les daims. Ces animaux ont une intelligence plus développée que ce!le des insectes et une plus grande gamme de sentiments. Leur mort n'entraînerait-elle aucun effet karmique ? Et quelle différence y a-t-il entre le massacre par plaisir d'un cerf et le meurtre d'un idiot ? A mon avis très peu. Pourquoi même des dames pleines de délicatesse prennent-elles tant de plaisir au récit de la chasse aux oiseaux ou aux cerfs ? C'est leur Karma d'être les descendantes de longues générations d'Européens qui décidèrent, il y a quelques siècles, avec l'aide de l'église, que les animaux n'avaient pas d'âme et pouvaient donc être massacrés par plaisir. C'est en raison de ce même Karma que le petit-fils de la Reine d'Angleterre (elle qui se dit le défenseur de la foi ― de Jésus) fait faire de grands préparatifs pour sa prochaine visite aux Indes, afin d'avoir pendant plusieurs semaines, le plaisir de chasser le tigre, de massacrer le sanglier à l'épieu et de détruire tout oiseau pouvant passer à portée de son fusil.

Nous nous trouvons donc écrasés sous le poids du Karma de notre souche nationale, en sorte que nous sommes vraiment presque incapables de discerner parmi nos pensées celles qui sont les expressions plus ou moins déformées des pensées de nos ancêtres et celles qui sortent vraiment de notre propre mental.

Examinons maintenant la Réincarnation, le Dévachan et Karma.

Les théosophes ont pris l'habitude de ne considérer ces sujets que par rapport à l'homme dans son entier, c'est-à-dire en ce qui concerne l'égo.

Mais que dire de leur application à chaque heure et à chaque jour ? Si nous croyons à la doctrine de la Vie Une, chaque cellule de nos corps matériels doit être régie par les mêmes lois. Chaque cellule doit être une vie et posséder son Karma, son dévachan et sa réincarnation. En s'incarnant au milieu des autres cellules de notre organisme, chaque cellule est influencée par le caractère de ses voisines et c'est nous qui créons ce caractère. Chaque pensée, arrivée au terme de son existence, meurt. Elle renaît bientôt et, sortant de son dévachan, elle trouve de bons ou de mauvais compagnons qui l'attendent. Chaque heure de la vie est donc pleine de danger ou riche d'aide potentielle. Comment quelques heures par semaine consacrées à des pensées et à des actions théosophiques pourraient contrebalancer ― fût-ce même dans les cellules matérielles et grossières ― l'effet d'une semaine presque tout entière passée dans l'indifférence, la frivolité ou l'égoïsme ? Cette masse de pensées médiocres ou mauvaises formera une marée irrésistible qui, à la première occasion, ne manquera pas de balayer toutes vos bonnes résolutions.

C'est ce qui explique que des étudiants dévoués ont souvent rencontré l'échec. Ils ont attendu un moment ou un jour particulier pour éprouver leur force, mais quand le moment est venu ils s'en sont trouvés dépourvus. S'ils avaient résolu de vaincre la colère au lieu d'essayer de la dominer quand l'occasion se présentait ils se sont détournés sans saisir leur chance pour échapper à l'épreuve ; ou bien ils n'ont pas fait face aux petites épreuves de chaque heure qui, s'ils les avaient surmontées leur auraient donné une si grande réserve de force qu'aucune épreuve plus importante n'aurait pu avoir raison d'eux.

Voyons maintenant la théorie de l'évolution du macrocosme et son application au microcosme, l'homme.

Selon l'enseignement de la philosophie hermétique, l'homme est une copie du grand univers; il est lui-même un petit univers régi par les mêmes lois que le grand univers; il manifeste en lui, dans des proportions humaines, l'activité de toutes ces grandes lois réduites seulement dans leur durée et dans leur portée. C'est à cette règle qu'adhère H. P. Blavatsky et on la rencontre dans tous les mystères et les initiations de jadis.

Il est dit que notre univers est un ensemble d'atomes ou de molécules ― appelés aussi « vies », vivant ensemble ; dans chacune d'elles l'esprit mène, pour atteindre la conscience, une lutte qui est gouvernée par une loi lui imprimant un rythme périodique. Pendant toute période de lutte certains des atomes ou des ensembles de molécules sont, pour ainsi dire, mis en réserve, pour reprendre la lutte dans une prochaine période ; c'est pourquoi l'état de l'univers, à un moment donné de la manifestation ― ou l'état de chaque univers nouvellement manifesté ― doit être le résultat de tout ce qui a été fait dans .la période précédente.

Si nous en venons à l'homme nous voyons qu'il est constitué par un ensemble de molécules ou vies, ou cellules, luttant entre elles, influencées en bien ou en mal par les aspirations spirituelles, ou par l'absence de ces aspirations dans l'homme qui est le guide ou le dieu, pour ainsi dire, de son- petit univers. A sa naissance, les molécules, ou cellules, ou vies, qui doivent former son corps physique et son corps astral, sont, dès cet instant, sous sa domination; au cours de sa petite vie, elles passent par un petit mavantara, tout comme les vies de l'univers, et lorsque l'homme meurt, il les abandonne tout imprégnées de la force et de la couleur de ses pensées et de ses aspirations, prêtes à être employées pour former les demeures d'autres égos.

Nous sommes ici en face d'une grave responsabi­lité qui revêt un double caractère.

Le premier a trait aux effets produits sur les molécules de ce que nous appelons matière, effets qui subsistent alors même que cette matière est employée par d'autres égos qui en sont affectés en conséquence en bien ou en mal.

Le second aspect de cette responsabilité concerne les molécules elles-mêmes: il existe en elles des vies ou des entités ― ou plutôt toutes sont des vies ― qui sont aidées ou retardées dans leur évolution en vertu du bon ou du mauvais usage que l'homme a fait de cette matière qui lui a été confiée.

Sans nous arrêter pour discuter de ce qu'est la matière, rappelons seulement qu'on la dit co-éternelle avec ce qui est appelé « l'esprit » ; c'est ce qu'affirme la Bhagavad Gîta.. « Celui qui est esprit est aussi matière », ou, en d'autres termes, l'esprit et la matière sont les deux pôles opposés de l'Absolu. Mais, bien entendu, la matière dont il est question ici n'est pas celle que nous voyons; celle-ci n'en est en fait que le phénomène; même la science enseigne que nous ne voyons pas réellement la matière.

Pendant un Manvantara, ou période de manifestation, les égos qui s'incarnent doivent réutiliser indéfiniment la matière qui appartient au monde dans lequel ils s’incarnent.

C’est ainsi que nous employons actuellement dans nos incarnations la matière que nous et d'autres égos avons maintes fois utilisée, et que nous sommes influencés par toutes les tendances qui y sont gravées. Et, de même, nous laissons derrière nous pour l'usage des races à venir tout ce qui pourra les aider ou les retarder dans leurs vies futures.

C'est donc une question d'une très grande importance' que la réincarnation soit une doctrine réelle ou non ; car si chaque nation nouvelle est formée seulement d'un ensemble d'âmes ou d'égos nouveaux, elle doit être fortement affectée par tout le milieu matériel que les nations ou les races à jamais disparues leur ont légué.

Mais pour nous qui croyons à la réincarnation, cette question a plus de poids encore, car elle nous donne une sérieuse raison de croire à la fraternité universelle et de la mettre en pratique.

L'autre aspect de la responsabilité est tout aussi important. La doctrine qui supprime la 'mort dans l'univers et enseigne que tout se compose de vies innombrables qui changent constamment de place entre elles, implique nécessairement cette autre théorie que l'homme lui-même est rempli de ces vies et que toutes sont en train de parcourir la longue route ascendante de l'évolution.

La doctrine secrète assure que nous sommes peuplés de familles entières d'entités qui dépendent de nous, pour ainsi dire pour atteindre leur salut.

Dans ce cas, combien est immense notre responsabilité puisque nous ne devons pas être jugés uniquement sur la façon dont nous traitons notre être pris comme un tout mais aussi d'après notre attitude vis-à-vis de ces êtres invisibles qui dépendent de nous pour trouver la lumière.

1 Cet article fut publié pour la première fois par William Q. Judge dans la revue The Path d'Octobre 1889. [Retour texte]