Le journal d'un Chéla Hindou

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Au mois de décembre, il arriva à Bénarès où il espérait faire son dernier pèlerinage. Tout ce que je peux déchiffrer de ce curieux manuscrit, écrit dans un mélange de tamil – la langue du Sud de l'Inde – et de marathe qui, comme vous le savez, est entièrement différent, prouve que ce Chéla avait fait de nombreux pèlerinages aux lieux sacrés de l'Inde, que ce soit par simple impulsion, ou sur ordre direct, je l'ignore.

S'il s'était agi simplement d'un Hindou ayant des préoccupations religieuses, nous aurions pu en tirer la conclusion qu'il avait accompli ces pèlerinages afin de gagner certains mérites, mais comme il avait dû s'élever depuis longtemps au-dessus des chaînes fleuries, même des Védas, nous ne pouvons vraiment pas dire quel fut le but de ces voyages. Bien que, comme vous le savez, il y ait longtemps que je sois en possession de ces documents, le temps n'avait pas semblé, jusqu'à ce jour, propice à leur révéla­tion. Quand je les reçus, il avait déjà quitté depuis longtemps notre monde actif pour un autre bien plus actif encore et, maintenant, je vous donne la permission de publier ce récit fragmentaire, sans la description de son auteur. Ces gens n'aiment pas, comme vous le savez, qu'on répande n'importe où des descriptions détaillées d'eux-mêmes. Étant de vrais disciples, ils ne tiennent pas à dire qu'ils le sont – ce en quoi ils diffèrent complètement de ces professeurs renommés de science occulte qui, à bon escient ou non, proclament du haut des toits leur prétendue qualité de Chéla.

« Deux fois déjà, j'ai vu ces temples silencieux dressés au bord des flots tumultueux du Gange sacré. Ils n'ont pas changé, mais en moi quels changements ! Et pourtant, cela n'est pas exact, car le Je ne change pas, seul le voile extérieur qui l'enveloppe se déchire ou au contraire s'enroule d'une manière plus étroite et plus épaisse, pour nous cacher la réalité...

« Voici maintenant sept mois que j'ai commencé à utiliser le privilège d'écouter Kunâla. Auparavant, chaque fois que je venais le voir, le sort implacable m'en éloignait. C'était Karma, la loi juste, qui nous force à obéir quand nous ne voulons pas, qui me faisait obstacle. Si alors je n'avais pas tenu bon, si j'étais retourné à la vie, même à cette époque lointaine, mon sort en cette incarnation-ci aurait été décidé – et Kunâla n'aurait rien dit. Eh bien ! Quel bonheur pour moi d'avoir su que le, silence n'indiquait pas chez lui un manque d'intérêt envers moi, mais que c'était seulement ce même Karma qui empêchait nos rapports. Peu de temps après l'avoir vu pour la première fois, je sentis qu'il n'était pas ce qu'il semblait être extérieurement. Puis ce sentiment devint bientôt une croyance si forte que, quatre ou cinq fois, je pensai me jeter à ses pieds et lui demander de me révéler qui il était. Mais je pensai que c'était inutile, sachant que j'étais complètement impur et indigne de recevoir un tel secret. Si je gardais le silence, je pensais qu'il se confierait à moi dès qu'il m'en trouverait digne. J'imaginais qu'il devait être quelque grand Adepte hindou ayant revêtu cette forme illusoire. Mais une difficulté se présentait ici, car je savais qu'il avait reçu des lettres de divers parents dans différentes parties du monde, et ceci aurait dû l'obliger à pratiquer ce genre d'illusion partout, car certains de ces parents se trouvaient dans d'autres pays où il s'était également rendu. Il me vint plusieurs explications à l'esprit...

« J'avais raison lorsque je pensais au début que Kunâla était un grand Adepte indien. Sur le sujet de ces Adeptes, j'ai constamment parlé avec lui depuis ce temps, bien que, je le crains, je ne sois pas aujourd'hui, ni peut-être jamais en cette vie, digne de leur compagnie. Je me suis toujours senti attiré vers cette voie. J'ai toujours pensé me retirer du monde, et me donner entièrement à la dévotion. J'ai souvent exprimé à Kunâla cette intention de me retirer afin de pouvoir étudier la philosophie qui, seule, peut rendre un homme heureux en ce monde. Mais il me demandait généralement alors ce que je ferais tout seul ? Il me disait qu'au lieu d'arriver à mon but je pourrais devenir fou si je me trouvais isolé dans la jungle, sans personne pour me guider ; que j'étais assez sot pour croire qu'en allant dans la jungle, je pourrais faire la rencontre d'un Adepte, et que, si je désirais réellement arriver à mon but, je devrais travailler au mouvement de réforme dans lequel et grâce auquel j'avais rencontré tant d'hommes de bien, et lui-même aussi, et que, lorsque les Grands Êtres, que je n'ose pas nommer par d'autres noms, seraient satisfaits de moi, ils m'appelleraient eux-mêmes loin du monde et m'enseigneraient en particulier. Et quand, à maintes reprises, je lui demandai naïvement de me donner les noms et adresses de quelques-uns de ces Grands Etres, il me dit un jour : « L'un de nos Frères m'a dit que puisque vous me sollicitez tant, je ferais mieux de vous dire, une fois pour toutes, que je n'ai le droit de vous donner aucun renseignement à leur sujet ; mais que, si vous continuez à demander aux Hindous que, vous rencontrez ce qu'ils savent sur ce sujet, il se pourrait qu'ils vous parlent d'eux, et qu'un de ces Grands Êtres se place un jour sur votre chemin, sans que vous le reconnaissiez, et qu'il vous dise ce que vous devriez faire ». C'étaient là des ordres, et je sus que je devais attendre; mais, toutefois, j'étais sûr que par l'intermédiaire de Kunâla seul mon but serait atteint...

« Je questionnai alors un ou deux de mes compatriotes, et l'un d'entre eux dit qu'il avait vu deux ou trois de ces hommes, mais qu'ils n'étaient pas exactement ce qu'il considérait comme des "Raj Yogs". Il me dit aussi avoir entendu parler d'un homme qui avait paru plusieurs fois à Bénarès mais dont nul ne connaissait la résidence. Mon désappointement devint encore plus amer, mais je ne perdis jamais ma ferme confiance dans le fait que des Adeptes vivent en Inde et qu'on peut encore en trouver parmi nous. Sans doute aussi en existe-t-il quelques-uns dans d'autres pays, sinon pourquoi Kunâla aurait-il été auprès d'eux... A la suite d'une lettre de Vishnurama, j'appris qu'un certain X[1] vivait à Bénarès et que Swamiji K. le connaissait. Toutefois, pour certaines raisons, je ne pouvais m'adresser directement à Swamiji K., et lorsque je lui demandai si lui-même connaissait X., il répondit: « Si un tel homme existe ici, il n'est pas connu ». Il me répondit ainsi évasivement en plusieurs occasions, et je vis que tous mes espoirs en allant à Bénarès n'étaient que châteaux en Espagne. Je me dis que la seule consolation que j'avais reçue c'était que j'étais en train d'accomplir une partie de mon devoir. J'écrivis donc à nouveau à Nilakant : « Comme vous me l'avez enjoint, je ne lui ai pas laissé entendre ce que je savais de lui, ni quelles sont mes intentions. Il semble croire que, dans cette affaire, je vise à gagner de l'argent et, jusqu'à présent, je l'ai tenu dans l'ignorance en ce qui me concerne ; et moi-même, je tâtonne dans l'obscurité. Espérant un éclaircissement de votre part, etc. »...

 « L'autre jour, Nilakant est arrivé ici à l'improviste, et je l'ai rencontré avec Sw. K. ; à ma grande surprise, K. mentionna soudain X. disant qu'il le connaissait bien et qu'il allait souvent le voir; puis, il nous offrit de nous y conduire. Mais, alors même que nous allions partir, arriva un fonctionnaire anglais qui, à une certaine époque lointaine, avait rendu un service à Kunâla. D'une manière ou d'une autre, il avait entendu parler de X. et il eut la permission de nous accompagner. Telles sont les complications de Karma. Il était absolument nécessaire qu'il vienne également, bien que, sans doute, son éducation européenne ne dût jamais lui permettre d'accepter plus qu'à demi la doctrine de Karma si mêlée à nos vies, présentes, passées et futures, aussi loin qu'on aille vers le passé ou l'avenir. L'entrevue avec X. ne m'apporta rien et donc nous le quittâmes. Le lendemain X. vint nous voir. Il ne parle jamais de lui-même autrement que de « son corps ». Il me raconta qu'il avait d'abord occupé le corps d'un Fakir qui, ayant eu la main enlevée par une balle au fort de Bhurtpore, dut l'abandonner pour en choisir un autre son corps actuel. Un enfant d'environ sept ans s'était trouvé à ce moment en train de mourir et, avant que la mort physique n'eût entièrement accompli son œuvre, ce Fakir avait pénétré dans le corps de l'enfant, et s'en était servi ensuite comme du sien. C'est donc à un double titre qu'il n'est pas ce qu'il paraît être. En tant que Fakir, il avait étudié la science Yoga pendant 65 ans, mais cette étude avait été interrompue au moment de son accident, le laissant incapable d'accomplir la tâche assignée; il avait donc dû choisir cet autre corps. Dans son corps actuel, il avait 53 ans et, par conséquent, l'X. intérieur avait 118 ans... La nuit, je l'entendis parler avec Kunâla, et découvris que tous deux avaient le même Guru, qui est lui-même un grand Adepte âgé de 300 ans, bien qu'en réalité il n'en paraisse que 40[2]. Dans quelques siècles, il entrera dans le corps d'un Kshatriya[3], et accomplira quelques grands, faits pour l'Inde, mais le temps n'est pas encore venu ».

 « Hier, je suis allé voir avec Kunâla les vastes temples curieux que nous ont laissé nos ancêtres. Certains sont en ruines et d'au­tres montrent à peine l'usure du temps. Quelle différence entre mon appréciation actuelle de ces bâtiments en compagnie de Kunâla qui m'y signale des significations que je n'y avais jamais vues, et celle que je m'en étais faite, lors de mon premier pèlerinage avec mon père, il y a tant d'années »...

Ici, une bonne partie du manuscrit, bien qu'écrite dans les mêmes caractères que le reste, a été évidemment altérée par l'auteur, afin de ne fournir d'indications qu'à lui-même. On pourrait la déchiffrer avec quelque effort, mais je dois respecter son désir de conserver inviolés ces fragments qu'il a ainsi modifiés. Il semble avoir noté ici quelques points relatifs à des choses secrètes ou, du moins, qu'il ne désirait pas voir comprises d'emblée. Aussi n'en donnerai-je que le petit aperçu qui peut en être révélé facilement sans trahir aucun secret.

Il semble bien qu'il avait déjà été souvent à la ville sainte de Bénarès, et n'y avait vu qu'un lieu de pèlerinage pour les gens religieux. A ses yeux, ces temples fameux n'étaient alors que des temples, et rien de plus. Maintenant, il découvrait, avec l'instruction de Kunâla, que chaque bâtiment réellement ancien avait été construit dans le but de traduire dans la pierre impérissable les symboles d'une religion très ancienne. Kunâla, dit-il, lui avait expliqué que, bien que ces temples eussent été édifiés à un moment où nul parmi le peuple ne supposait qu'un jour pourraient s'élever des nations qui ignoreraient les vérités jadis universellement répandues, ou que l'obscurité envelopperait l'intelligence humaine, il existait à ce mqp1ent-là de nombreux Adeptes bien connus des gouvernants et du peuple. Le sort inexorable ne les avait pas encore chassés dans des lieux éloignés de la civilisation, et ils vivaient dans les temples où, sans tenir en main le pouvoir temporel, ils i exerçaient une puissance morale bien plus grande que n'importe quelle souveraineté terrestre[4]. Et ils savaient que le moment viendrait où la lourde influence de l'âge sombre ferait même oublier aux hommes l'existence de ces êtres, ou de doctrines différentes de celle basée sur les droits matériels du mien et du tien. Si les enseignements avalent été uniquement consignes sur papier, papyrus ou parchemin, ils se seraient facilement perdus, par suite de la destruction naturelle de pareilles membranes, animales ou végétales. Mais la pierre subsiste dans un climat doux, pendant des âges. C'est pourquoi ces Adeptes, dont certains furent réellement des Maha Rajahs[5], firent bâtir les temples, avec des formes et des ornements symboliques tels que les races futures aient la possibilité de retrouver les doctrines grâce à eux. Ceci, dit-il, fut la marque d'une grande sagesse car, s'ils s'étaient contentés de faire graver des phrases dans la langue courante du temps, le but aurait été manqué, étant donné que les langues changent aussi, et il en aurait résulté une confusion aussi grande que dans le cas des hiéroglyphes égyptiens, à moins qu'on y eût joint une clef; mais celle-ci aurait pu elle-même se perdre, ou devenir à son tour inintelligible. Les idées cachées sous les symboles ne changent pas, quel que soit le langage employé, et les symboles sont éternellement clairs, parce qu'ils sont fondés sur la nature elle-même. A ce sujet, il note que Kunâla lui a dit que le langage employé à cette époque n'était pas le sanskrit, mais une langue bien plus ancienne, que le monde ignore complètement de nos jours.

 D'après une phrase détachée dans le manuscrit, on voit que Kunâla fit allusion à un curieux bâtiment, érigé il y a de nombreuses années dans une autre partie de l'Inde, et encore visible, dans le but d'illustrer la différence entre une construction édifiée avec intelligence et une autre. Ce bâtiment avait été conçu dans le cerveau d'un Chandala[6] qui s'était trouvé enrichi à la faveur d'un coup bizarre du sort.

 A l'occasion d'un événement quelconque, les astrologues du Rajah lui avaient dit qu'il devrait donner une énorme somme d'argent à la première personne qu'il verrait le lendemain, comptant bien eux-mêmes se présenter de très bonne heure. Mais le jour suivant, le Rajah se leva à une heure particulièrement matinale, regarda par la fenêtre et aperçut ce Chandala. Appelant en sa présence ses astrologues et son Conseil, ainsi que le pauvre balayeur, il offrit à celui-ci d'innombrables lakhs de roupies et, à l'aide de cet argent, le Chandala édifia un bâtiment de granit avec d'immenses chaînes monolithiques descendant de ses quatre coins. Sa seule valeur symbolique vise à montrer le changement des chaînes de la destinée, de la caste pauvre inférieure à la caste riche supérieure. Sans l'histoire, le bâtiment ne nous dit rien. Mais les symboles du temple, non seulement ceux qui y sont gravés, mais aussi leur assemblage, ne nécessitent aucune histoire, ni aucune connaissance d'événement historique.

Tel est en substance ce qu'il écrit de ce que lui a dit Kunâla. Il dit aussi que cette symbologie s'étend non seulement aux doctrines et à la cosmologie, mais aussi aux lois de la constitution humaine, spirituelle et matérielle. L'explication de cette partie est contenue dans les fragments altérés et cryptiques des manuscrits. Il poursuit encore en écrivant :

 ... « Hier, juste après le coucher du soleil, tandis que Kunâla et X. parlaient, Kunâla sembla tout à coup tomber dans un état anormal et, environ dix minutes plus tard, une grande quantité de fleurs de malwa tombèrent sur nous du plafond.

 « Je dois maintenant aller à... pour accomplir ce travail qu'il m'a ordonné de faire. Mon devoir est assez clair, mais comment puis-je savoir si je l'accomplirai correctement ?...

 « Alors que j'étais là-bas après avoir fini ma tâche et que je me préparais à revenir ici, un fakir errant me rencontra et me demanda si je serais en mesure de lui indiquer le chemin de Karli. Je lui don­nai le renseignement et il me posa alors quelques questions qui donnaient à penser qu'il savait ce que j'étais venu faire; son visage avait en outre une expression des plus significatives, et plusieurs de ses questions visaient de toute évidence à me faire dire certaines choses que Kunâla m'avaient dites avant de quitter Bénarès, en m'enjoignant de garder le secret. Ces questions en elles-mêmes ne paraissaient pas porter sur ce sujet, elles revêtaient plutôt la forme d'une recherche d'information concernant ces choses et, si je n'avais pas été prudent, j'aurais violé l'ordre de silence. Il me dit alors en me quittant : « Vous ne me connaissez pas, mais il se peut que nous nous revoyions »...

« Je rentrai hier soir et ne vis que X. à qui je racontai l'incident du fakir; il me dit que c'était Kunâla lui-même qui m'avait parlé de la sorte, en employant le corps du fakir, et que, si je devais revoir ce même fakir, il ne se souviendrait pas de moi et ne pourrait me répéter les questions posées, car, à ce moment-là, son corps était occupé par Kunâla, qui fait souvent de telles choses. Je lui demandai alors si, dans ce cas, Kunâla était vraiment entré dans le corps du fakir, car j'ai une étrange répugnance à poser de telles questions à Kunâla, et X. me répondit que si je voulais dire par ma question que Kunâla avait réellement et effectivement pénétré dans la personne du fakir la réponse était négative, mais que si je signifiais que Kunâla avait dominé les sens du fakir en y substituant les siens, c'était exact; me laissant ainsi tirer mes conclusions...

 « Je fus assez heureux hier pour me voir démontrer le procédé employé pour entrer pans un corps abandonné ou pour en utiliser un qui possède son propre occupant. Je vis que, dans les deux cas, le processus était le même, et l'on me dit qu'un Bhut[7] suit le même chemin, lorsqu'il prend possession du corps ou des sens de ces malheureuses femmes de mon pays qui en sont parfois possédées. Le Bhut s'empare parfois d'une partie seulement du corps de la personne obsédée, telle que le bras ou la main, ce qu'il fait en influençant la partie du cerveau qui est en rapport avec le bras ou la main, ou avec la langue et d'autres organes de la parole. Je me serais opposé à ce que mon corps servît à une telle expérience, s'il s'était agi de tout autre que Kunâla. Mais je me sentais en parfaite sécurité, je savais que non seulement il me laisserait rentrer dans mon corps, mais qu'il ne permettrait à aucun étranger, homme ou gandharba[8] d'entrer après lui. Nous allâmes à... et il...

 « J'avais la sensation d'être soudain sorti en liberté. Il était à côté de moi, et d'abord je crus qu'il n'avait fait que commencer. Mais il me dit de regarder, et là, sur la natte, je vis mon corps, inconscient en apparence. Comme j'observais... ce corps à moi ouvrit les yeux et se leva. Il était alors mon supérieur, car le pouvoir animateur de Kunâla le faisait bouger et le dirigeait. Il sem­bla même me parler. A l'entour, attirées par ces influences magnétiques, s'agitaient et se mouvaient des formes astrales, qui essayaient vainement de murmurer des paroles à l'oreiIle, ou d'entrer par la même voie. En vain ! Elles semblaient être repoussées par l'atmosphère ou l'ambiance de Kunâla. Je le regardai, m'attendant à le voir dans un état de samadhi, il souriait comme si de rien n'était ou si, tout au plus, une partie de son pouvoir seule lui avait été enlevée... Un instant après, j'étais à nouveau moi-même, je sentais le froid de la natte, les bhuts avaient disparu, et Kunâla me priait de me lever.

 « Il m'a dit d'aller aux montagnes de..., où... et... habitent généralement, et que, même si je ne voyais personne la première fois, l'air magnétisé dans lequel ils vivent me feraient beaucoup de bien. Ils ne se fixent habituellement pas en un endroit, mais sans cesse se déplacent d'un lieu à un autre. Toutefois, ils se rencontrent tous certains jours de l'année en un endroit près de Bhadrinath, dans le Nord de l'Inde. Il me rappela que comme les fils de l'Inde deviennent de plus en plus méchants, ces Adeptes se sont graduellement retirés vers le Nord dans les montagnes de l'Himalaya... Comme il est important pour moi d'être toujours avec Kunâla ! Et voici que X. me dit ce que j'ai toujours ressenti. Depuis toujours, j'ai senti et je sens encore fortement que j'ai été jadis son très humble et obéissant disciple dans une vie antérieure. Tous mes espoirs et mes plans futurs sont ainsi centrés en lui. Mon voyage vers la montagne m'a donc fait un grand bien, celui de renforcer ma croyance qui est la fondation principale sur laquelle doit être érigé l'édifice grandiose... Comme je passais à l'extrémité du mur de clôture de Ramalinga, tenant en main une petite lampe de fabrication européenne, la lumière baissa à plusieurs reprises différentes, bien qu'il n'y eut pas de vent. Je ne puis m'en expliquer la raison. Kunâla et X. étaient tous deux très loin. Mais l'instant d'après, la lampe s'éteignit complètement et, comme je m'arrêtais, la voix révérée de Kunâla, que je croyais à de nombreux milles de là, me parla, et je le vis debout à mes côtés. Pendant une heure, nous parlâmes; et il me donna, de bons conseils bien que je ne les eusse pas demandés – c'est ainsi que, chaque fois que je vais de l’avant sans peur, et ne demande rien, je reçois de l'aide dans moment vraiment critique – il me bénit alors et partit. Je n’osai même pas regarder dans quelle direction il disparaissait. Au cours de cette conversation, je lui parlai de la lumière qui avait baissé et lui demandai une explication, mais il me répondit que je n'avais pas à m'en préoccuper. Je lui dis alors que je désirais savoir, du fait que je pouvais m'expliquer la chose de deux façons : 1 – que c'était lui-même qui l'avait produite ; 2 – que quelqu'un d'autre l'avait faite pour lui. Il répondit, qu'en supposant même qu'elle ait été produite par quelqu'un d'autre, jamais un Yogi ne ferait quoi que ce soit, à moins qu'il n'en voie le désir dans le mental d'un autre Yogi[9]

« Le caractère significatif de cette affirmation, m'enleva tout désir de savoir qui avait opéré, que c'eût été lui-même, un élémental, ou une autre personne, car il est plus important pour moi de connaître ne fût-ce qu'une partie des lois régissant un tel phénomène, que de savoir qui les met en action. Même une activité aveugle de la nature pourrait éveiller ces forces naturelles, en accord avec ces mêmes lois, et savoir que c'est la nature qui a agi ne constituerait pas une connaissance de quelque importance.

« J'ai toujours senti et sens encore fortement que j'ai étudié jadis cette philosophie sacrée avec Kunâla, et que j'ai dû être, dans une vie antérieure, son très humble et obéissant disciple. Il a dû en être ainsi, autrement comment expliquer les sentiments créés en moi quand je le rencontrai pour la première fois, bien qu'aucune circonstance spéciale ou remarquable n'ait été alliée à cet évènement. Tous mes espoirs et mes plans sont centrés en lui, et rien au monde ne saurait ébranler ma confiance en lui, surtout lorsque certains de mes amis Brahmanes me disent les mêmes choses sans qu'il y ait consultation préalable.

« Je suis allé au grand festival de Durga hier, et j'ai passé presque toute la journée à chercher dans la vaste foule d'hommes, de fem­mes, d'enfants et de mendiants, certains des amis de Kunâla, car il m'a dit un jour que je ne devais jamais être sûr qu'ils ne se trou­vaient pas près de moi, mais je ne vis personne qui semblait répondre à mes idées. Comme je me tenais près du ghaut, au bord du fleuve, pensant peut-être qu'on me laissait seul pour éprouver ma patience, un vieux Bairagi, très décrépit en apparence, me tira par la manche et me dit :

« Ne vous attendez jamais à voir personne, mais soyez toujours, prêt à répondre si on vous parle ; il n'est pas sage de chercher en dehors de vous-même pour essayer d'apercevoir les grands disciples de Vasudeva : cherchez plutôt en dedans ».

« Ceci me surprit car je m'attendais à ce qu'il me demande la charité ou un renseignement. Avant que je ne sois revenu de mon étonnement, il avait fait quelques pas et s'était mêlé à un groupe de gens, et ce fut en vain que je le cherchai: il avait disparu. Mais la leçon n'est pas perdue.

« Demain, je retourne à I...

« Le travail de la semaine dernière a été très épuisant, au sens physique du mot, surtout celui d'hier soir, et en me couchant sur ma natte, après avoir continué le travail tard dans la nuit, je ne tardai pas à tomber profondément endormi. J'avais dormi une heure ou deux quand je me réveillai en sursaut, et me trouvai dans la solitude complète avec seul le hurlement horrible des chacals dans la jungle pour troubler le silence. La lune brillait éclatante, et j'allai vers la fenêtre de cette maison bâtie à l'européenne, je l'ouvris et regardai au dehors, Sentant que le sommeil m'avait quitté, je recommençai à travailleur sur ces feuilles de palme. Comme je venais de m'y mettre, un coup frappé à la porte attira mon attention, et j'ouvris. Je fus alors rempli de joie en voyant Kunâla, une fois encore à l'improviste.

« Mettez votre turban et venez avec moi », me dit-il et il s'éloigna.

« Enfilant mes sandales et attrapant mon turban, je me précipitai derrière lui, craignant que le maître ne me devance et que je n'aie le malheur de perdre une occasion précieuse.

« Il entra dans la jungle et prit un chemin peu fréquenté. Les chacals semblaient reculer dans le lointain ; de temps en temps, dans les manguiers au-dessus de nos têtes, les renards volants s'agitaient, et j'entendais distinctement le bruit singulier que faisait un serpent dérangé se sauvant en rampant dans les feuilles. Je ne sentais aucune peur dans mon cœur, car le maître était devant moi. Il arriva enfin dans un endroit qui semblait dépourvu d'arbres : il se pencha et sembla appuyer sa main dans l'herbe. Je vis alors qu'il y avait là une trappe ou une porte donnant accès à un escalier curieusement disposé. Les marches s'enfonçaient dans la terre. Il descendit, et je ne pouvais que le suivre. La porte se referma derrière moi, et pourtant il ne faisait pas noir. Une lumière abondante rayonnait, mais je ne me souciais pas de savoir d'où elle venait et je ne saurais le dire maintenant. Cela me rappela les contes étranges de ma jeunesse, dans lesquels on parlait de pèlerins descendant au pays des Dévas où, sans que le soleil y luise, il y avait plein de lumière.

« Au bas de l'escalier se trouvait un couloir. Là je vis des gens qui ne me parlèrent pas, et qui ne semblaient même pas me voir, bien que leurs yeux fussent dirigés vers moi. Kunâla ne dit rien, mais s'avança jusqu'au bout pour atteindre une salle où se tenaient de nombreux hommes à l'aspect aussi imposant que lui, deux d'entre eux paraissant cependant plus majestueux, l'un d'eux étant assis tout au fond de la salle ».

(Ici se trouve un amas confus de symboles et de signes que j'avoue ne pouvoir déchiffrer ; et, même si j'avais la capacité de le faire, je m'en abstiendrais, parce que je présume que c'est sa façon de noter, pour s'en souvenir personnellement, ce qui s'est passé dans cette salle. Et je ne crois pas non plus que la simple lecture de ce texte en expliquerait le sens à tout autre que l'auteur pour la raison que, de toute évidence, ces notes sont fragmentaires. Par exemple, je trouve parmi le reste une sorte de notation d'une divi­sion d'états ou de plans, mais s'agit-il là de conscience, de vie ani­mée ou élémentale, je l'ignore ; et, dans chaque division, se trouvent des hiéroglyphes qui pourraient représenter des animaux ou des habitants du monde astral, ou n'importe quoi d'autre – voire même simplement des idées ; aussi vais-je passer directement à l'endroit où il revient.)

« De nouveau, je passai dans le couloir mais, jamais que je sa­che, je ne remontai ces marches et, en un instant, je me retrouvai à ma porte. Tout était comme je l'avais laissé et, sur la table, je trouvai les feuilles de palme comme je les avais abandonnées avec, toutefois, à côté d'elles, une note de la main de Kunâla, qui di­sait :

« Nilakant – n'essayez pas encore de penser trop intensément aux choses que vous venez de voir. Que ces leçons s'enfoncent profondément dans votre cœur et elles porteront leurs fruits. Demain, je vous verrai ».

« Quelle bénédiction c'est pour moi d'avoir eu la compagnie de Kunâla pendant tant de jours, même quand nous sommes allés à... Très rarement, toutefois, il m'adressa des paroles d'encouragement ou me donna des conseils sur la manière dont je devrais progresser. Il semble me laisser chercher mon chemin comme je le puis. Je pense que cela est juste car, autrement, nous n'acquerrions jamais aucune force individuelle, ni aucun pouvoir de discernement. Bénis furent ces moments où, seuls à minuit, nous conversions ensemble. Combien les paroles de l'Agroushada Pal rakshai me semblèrent vraies alors :

« Écoutez, tandis que le Soudra dort comme un chien dans sa niche, tandis que le Vaisya rêve aux trésors qu'il accumule, tandis que le Rajah dort parmi ses femmes, c'est le moment où les justes, qui ne sont pas sous l'empire de la chair, commencent l'étude des sciences »[10].

« L'heure de minuit doit posséder des pouvoirs d'une nature particulière. Et j’ai appris hier, en jetant un coup d'œil dans le livre d'un Anglais, que même ces demi-barbares parlent de cette heure comme de l'« heure des sortilèges », et l'on m'a dit que, chez eux, faire des « sortilèges » signifie exercer des pouvoirs magiques...

« Nous nous sommes arrêtés à la Maison de Repos à B... hier soir, mais l'avons trouvée occupée, aussi sommes-nous restés sous le porche pour la nuit. Mais, une fois de plus, je devais avoir le privilège béni d'aller visiter avec Kunâla certains de ses amis que je révère, et dont j'espère obtenir la bénédiction.

« Quand tout le monde fut assoupi, il me dit de l'accompagner jusqu'à la mer qui n'était pas très éloignée. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure le long du rivage, puis entrâmes, eût-on dit, dans la mer. D'abord, une légère peur me saisit, mais je vis qu'il semblait y avoir un sentier, bien que l'eau nous entourât de tout côté. Nous marchâmes durant à peu près sept minutes, lui en tête, et moi le suivant, tant que nous arrivâmes à une petite île sur laquelle se dressait un bâtiment surmonté d'une lumière triangulaire. Du rivage, l'île pourrait sembler un endroit désert, tout couvert de buissons verts. Il n'existe qu'une seule entrée pour y pénétrer et nul ne peut la découvrir, à moins que l'occupant ne désire voir le visiteur trouver cette voie d'accès. Sur l'île, nous dûmes tourner en rond pendant un moment avant d'arriver en face du bâtiment lui-même. Devant, s'étend un petit jardin et, là, un autre ami de Kunâla était assis, avec la même expression que lui dans les yeux. Je le reconnus aussi comme l'un de ceux qui se trouvaient dans la salle souterraine. Kunâla s'assit et je restai debout à côté d'eux. Nous restâmes une heure et visitâmes l'endroit en partie. Combien ce lieu est agréable! A l'intérieur, se trouve une petite chambre où il abandonne son corps, lorsqu'il s'en va lui-même en d'autres endroits. Quel coin charmant, et quelle délicieuse senteur de roses et d'autres fleurs variées ! Comme je voudrais pouvoir souvent visiter cet endroit ! Mais je ne puis me laisser aller à de tels rêves vains, ni à cette sorte de convoitise. Le maître de l’endroit plaça sa main sur ma tête en signe de bénédiction et nous retournâmes vers la Maison de Repos, et vers le lendemain plein de luttes et de heurts avec des hommes qui ne voient pas la lumière, ni n'entendent la grande voix du futur ; qui sont liés à la peine, parce qu'ils sont fermement attachés aux objets des sens. Mais tous sont mes frères et je dois continuer à m'efforcer d'accomplir le travail du maître qui n'est, en somme, que le travail du Soi Réel qui est Tout et en Tout.

 « Je viens de relire ce message que je reçus juste après mon retour de la salle souterraine, me disant de ne pas penser trop intensément à ce que j'y avais vu, et de laisser pénétrer profondément dans mon cœur les leçons reçues.

 « Est-il possible qu'il soit vrai – ne doit-il pas en être ainsi ­que nous ayons des périodes dans notre développement où du repos doit être donné au cerveau physique afin de laisser le temps à cette machine dont le pouvoir est bien moins étendu que ne le disent ces professeurs de collèges anglais, d'assimiler ce qu'elle a reçu, tandis qu'en même temps le cerveau réel – où, comme nous pourrions le dire, le cerveau spirituel – poursuit, aussi activement que jamais tous les trains de pensée interceptés dans la tête ? Évidemment, ceci est contraire à cette science moderne dont on entend dire tellement en ce moment qu'on va l'introduire dans toute l'Asie, mais cela me paraît parfaitement conséquent à mes yeux.

« Pour résumer la situation : je vais avec Kunâla à cet endroit souterrain, et j'y vois et entends des choses très instructives et solennelles. Je retourne à ma chambre et commence à me poser mille questions à leur sujet, à les passer et repasser dans ma tête, afin de tout éclaircir et de découvrir ce que tout peut bien signifier. Mais une note de Kunâla m'interrompt et m'ordonne de cesser ces réflexions et de laisser pénétrer profondément dans mon cœur tout ce que j'ai vu. Je considère chaque mot qu'il me dit avec respect, et pense qu'il contient une signification et n'est pas employé par lui à la légère. Aussi, lorsqu'il dit de laisser pénétrer tout cela dans mon « cœur », dans la même phrase où il parle de mon principe pensant – le mental – il doit vouloir dire que je dois séparer mon cœur de mon mental et donner au cœur une part plus grande et plus puissante.

« Eh bien ! J'ai obéi à l'injonction : je me suis efforcé d'oublier autant que possible ce que j'avais vu, et ce qui me rendait perplexe, et j'ai pensé à d'autres choses. Quelques jours après, un après-midi que je réfléchissais à un épisode relaté dans le Vishnu Purana[11], il m'arriva de tourner mes regards vers une vieille maison devant laquelle je passais, et je m'arrêtai pour examiner une curieuse devise inscrite sur le porche ; et, tout en faisant cela, il me sembla tout à coup que cette devise, cette maison, ou la circonstance elle-même, pour insignifiante que la chose parût, ouvrait soudain plusieurs échappées dans le domaine de la pensée au sujet de la salle souterraine, les éclairaient complètement et me montraient, à ma grande joie, la conclusion d'une façon aussi lucide qu'une proposition bien démontrée et parfaitement illustrée. Je voyais clairement maintenant que ces quelques jours, qui avaient peut-être semblé perdus, parce que passés sans repenser attentivement à cette scène et à ses leçons, avaient été grandement mis à profit par l'homme spirituel pour démêler l'écheveau embrouillé, tandis que le cerveau, tant glorifié, était resté inactif. Tout d'un coup, l'éclair jaillit, et avec lui la connaissance[12]. Mais je ne dois pas compter sur ces éclairs, je dois donner au cerveau et à son gouverneur les matériaux sur lesquels travailler...

 « La nuit dernière, comme je m'apprêtais à aller me reposer, la voix de Kunâla m'appela du dehors, et je sortis aussitôt. En me regardant fixement, il dit : « Nous désirons vous voir », et tout en parlant, il changea graduellement, ou disparut, ou s'absorba dans la forme d'un autre homme au visage et aux yeux imposants dont la forme émana apparemment de la matière du corps de Kunâla. Au même moment, deux autres hommes apparurent là aussi, vêtus du costume tibétain ; et l'un d'entre eux pénétra dans ma chambre que je venais de quitter. Après les avoir respectueusement salués, et dans l'ignorance de leur but, je dis au plus grand :

« Avez-vous quelques ordres à me donner ? » « Si nous en avons, ils vous seront donnés sans que vous le demandiez » répondit-il, « restez immobile où vous vous trouvez ».

« Puis il commença à me regarder fixement. J'éprouvai une sensation très agréable, comme si je sortais de mon corps. Je ne puis dire maintenant combien de temps se passa entre ce moment et ce que je vais raconter. Mais je vis que je me trouvais dans un endroit particulier. C'était la pointe supérieure de... au pied de la chaîne de montagne de... En cet endroit, il n'y avait que deux maisons en face l'une de l'autre, et aucune autre trace d'habitation; de l'une d'elles sortit le vieux fakir que j'avais vu au festival de Durga ; mais comme il avait changé tout en restant pourtant le même : alors si vieux, si repoussant; maintenant, si jeune, si glorieux, si beau ! Il me sourit avec bienveillance et dit :

 « Ne vous attendez jamais à voir personne, mais soyez toujours prêt à répondre si mi vous parle ; il n'est pas sage de chercher en dehors de vous pour essayer d'apercevoir les grands disciples de Vasudeva : cherchez plutôt en dedans ».

 « Les paroles même du pauvre fakir !

 « Il me dit alors de le suivre.

 « Après avoir marché une courte distance d'un demi-mille environ, nous arrivâmes à un passage souterrain naturel qui s'ouvre sous la chaîne de... Le parcours est très dangereux ; le Fleuve... roule ses eaux en contrebas, avec toute la fureur de ses flots conte­nus, et il existe une chaussée naturelle sur laquelle vous pouvez passer ; une seule personne peut y marcher de front, et un seul faux pas déciderait du sort du voyageur. Passé cette chaussée, il y a plusieurs vallées à traverser. Après avoir marché une très longue distance dans ce passage souterrain, nous arrivâmes à une plaine découverte à L…k. Là se dresse un vaste bâtiment massif, vieux de plusieurs milliers d'années. Sur la façade se voit un immense Tau égyptien. Le bâtiment repose sur sept gros piliers, ayant chacun la forme d'une pyramide. La porte d'entrée possède une grande arche triangulaire et, à l'intérieur, se trouvent plusieurs salles. Le bâtiment est assez vaste, je pense, pour pouvoir contenir aisément vingt mille personnes. On me fit voir certaines des salles.

« Ceci doit être le centre où tous ceux qui appartiennent à la classe des... viennent pour être initiés et pour séjourner le temps requis.

« Nous entrâmes alors dans la grande salle, mon guide ouvrant la marche. Il était d'aspect jeune; mais dans ses yeux se voyait le regard des siècles... La grandeur et la sérénité de cet endroit frappent le cœur de saisissement. Au centre, se trouve ce que nous pourrions appeler un autel, mais ce ne doit être que l'endroit où se concentrent tout le pouvoir, l'intention, la connaissance et l'influence de l'assemblée. Car le siège, ou la place, ou encore le trône oc­cupé par le chef... le plus haut... est nimbé d'une gloire indescriptible formée d'une lumière qui semble rayonner de l'être qui occupe ce lieu. Autour de ce trône, il n'y a rien de somptueux et l'endroit ne possède en lui-même aucune décoration – tout le surcroît de magnificence provenant uniquement de l'aura émanant de Celui qui occupe le trône. Pendant que je me trouvais dans cette salle, je crus voir, au-dessus de sa tête, briller trois triangles d'or. Oui, ils étaient bien là et semblaient luire d'un éclat qui n'avait rien de terrestre et qui témoignait de leur origine inspirée. Mais ni ces triangles, ni la lumière qui remplissait la salle, n'étaient produits par des moyens mécaniques. En regardant autour de moi, je vis que d'autres avaient un triangle, d'autre encore deux, étincelant tous de cette lumière brillante particulière ».

(Ici encore se présente une masse de symboles. Il semble bien qu'en cet endroit il ait désiré noter les points de l'initiation dont il souhaitait garder le souvenir. Et je dois reconnaître que je ne suis pas compétent pour en élucider le sens. Ceci doit être laissé à notre intuition et, peut-être, à notre expérience personnelle future).

 «  Quatorzième jour de la nouvelle lune. Les événements de la nuit passée dans la salle d'initiation me donnent beaucoup à réfléchir. Était-ce un rêve ? Suis-je victime de ma propre illusion ? Est-il possible que je me sois imaginé tout ceci ? Telles furent les pensées indignes qui se succédèrent dans mon mental pendant des jours après cette expérience. Pour l'instant, Kunâla ne fait pas allusion à ce sujet, et je ne puis lui poser la question. Je ne le veux pas non plus. Je suis décidé, quoi qu'il arrive, à trouver la solution par moi-même, ou à attendre qu'on me la donne sans la demander.

 « De quelle utilité me seront tous les enseignements et tous les symboles si je ne puis m'élever jusqu'à ce plan de connaissance pénétrante par laquelle je pourrai moi-même, par moi-même, résoudre cette énigme, et savoir discerner le vrai du faux et de l'illusoire ? Si je suis incapable de trancher ces doutes troublants, ces liens d'ignorance, c'est une preuve que je ne me suis pas encore élevé au plan qui est situé au-dessus de ces doutes.

 « La nuit dernière, après une journée entière passée à pourchasser dans mon ciel mental ces insaisissables destructeurs de la stabilité – oiseaux de passage qui traversent le mental – je me mis au lit et, à ce moment, les mots suivants tombèrent dans mon champ auditif :

 « L'anxiété est l'ennemie de la connaissance; comme un voile, elle tombe devant l'œil de l'âme; nourrissez-la, et le voile ne fera que s'épaissir; rejetez-la, et le soleil de vérité pourra dissiper le voile brumeux ».

 « Admettant cette vérité, je décidai de m'interdire toute anxiété. Je savais bien que cet interdit émanait des profondeurs de mon cœur, car c'était la voix du maître qui parlait, et ma confiance dans sa sagesse, la nature impérieuse des paroles elles-mêmes me poussèrent à avoir pleine foi dans l'instruction reçue. A peine avais-je pris cette résolution que quelque chose tomba en m'effleurant le visage ; je m'en saisis aussitôt. J'allumai la lampe et, devant moi, je vis un mot de l'écriture bien connue. En l'ouvrant, je lus :

 « Nilakant. Ce n'était pas un rêve. Tout était réel, et il s'est produit bien d'autres choses que celles qu'a retenues votre conscience de veille. Réfléchissez à tout cela comme à une réalité et, de la plus insignifiante circonstance, tirez toute la leçon possible, et tout ce que vous pouvez de connaissance. N'oubliez jamais que votre progrès spirituel se poursuit très souvent à votre insu. Deux des principaux obstacles à la mémoire sont l’anxiété et l’égoïsme. L'anxiété est une barrière construite de matériaux rudes et amers. L’égoïsme est une chose de ténèbres, brûlante, qui consume la matrice de la mémoire. Faites donc agir sur l'autre mémoire que vous possédez le calme paisible du contentement et la pluie vivifiante de la bienveillance »[13]...

(Je laisse de côté ici, comme en d'autres passages, de simples notes de voyage traitant de diverses choses insignifiantes, très vraisemblablement sans intérêt).

« Lors de mon passage, le mois dernier, par les collines qui s'élèvent près de V..., je fus irrésistiblement poussé à examiner un édifice abandonné que je pris d'abord pour un grenier à grains, ou quelque chose de semblable. Il était de forme carrée, fait de pierres, sans aucune ouverture, ni fenêtre, ni porte. D'après ce qu'on pouvait voir de l'extérieur, on aurait pu croire que c'étaient les anciennes fondations de pierres d'un vieux bâtiment, d'une porte ou d'une tour tombée en ruines. Kunâla se tenait à peu de distance et regardait dans la direction de l'édifice, et plus tard il me demanda ce que je pensais de cet endroit. Tout ce que je puis dire c'est que, bien qu'il parût plein, je pensais qu'il était peut-être creux.

« Oui », dit-il, « il est creux. C'est l'un de ces lieux aménagés jadis par les Yogis pour y entrer en transe profonde. Si c'était un Chéla (un disciple) qui l'employait, son maître montait la garde pour empêcher quiconque d'y pénétrer. Mais quand un Adepte voulait s'en servir pour abandonner son corps, tandis qu'il voyageait dans sa forme réelle, bien que peut-être invisible pour certains, il était fait usage d'autres moyens de protection qui étaient tout aussi sûrs que la présence de l'instructeur du disciple ». « Eh bien ! » dis-je, « il ne doit y avoir le corps de personne à l'intérieur pour l'instant ».

 « Ne tirez pas cette conclusion, ni l'opposée d'ailleurs. Il se peut que les lieux soient occupés ou ne le soient pas », dit Kunâla.

 « Nous continuâmes alors notre voyage, tandis qu'il me parlait de la bienveillance mutuelle des Yogis, non seulement brahmanes, mais aussi bouddhistes. Le vrai disciple ne peut voir aucune différence entre lui et un autre disciple qui est peut-être d'une autre foi. Tous poursuivent la vérité. Les routes peuvent varier, mais le but reste le même pour tous...

 « Répété trois fois : « Le temps mûrit et résorbe tous les êtres dans le grand soi, mais celui qui sait en quoi le temps lui-même se résorbe est le connaisseur du Véda ».

 « Que faut-il entendre, non seulement par ceci, mais aussi par l'injonction de le répéter trois fois ?

 Il y avait là trois sanctuaires. Au-dessus de la porte se trouvait une image que je perçus un moment et qui, pendant un instant, sembla flamboyer d'une lumière comme un feu. Fixée dans mon mental, ses contours s'affirmaient puis disparaissaient quand j'eus passé le seuil. A l'intérieur, l'image reparut devant mes yeux. Semblant chercher à me séduire, elle disparaissait puis reparaissait encore. Elle restait imprimée en moi, semblait animée de vie et de l'intention de se présenter à moi pour que je la critique. Quand je commençais à l'analyser, elle disparaissait; puis, lorsque je craignais de ne pas faire mon devoir ou de manquer de respect à ces êtres, elle réapparaissait comme pour réclamer mon attention. Voici sa description :

 « Un cœur humain possédant en son centre une petite étincelle l'étincelle grandit et le cœur disparaît tandis qu'une pulsation profonde semble me traverser. Aussitôt, mon sentiment d'identité se trouble et je fais un effort pour me ressaisir; de nouveau, le cœur reparaît avec l'étincelle qui occupe maintenant un grand espace enflammé. De nouveau, ce mouvement puissant; puis des sons (7) ; ils s'éteignent. Tout cela dans une image ? Oui, car dans cette image, il y a de la vie : il se peut qu'il y ait de l'intelligence. Elle est semblable à cette autre image que je vis au Tibet lors de mon premier voyage, et où la lune vivante se leva et traversa la vision. Où étais-je ? Non, pas après. C'était dans la salle. De nouveau ce son pénétrant tout. Il semble me porter comme un fleuve. Puis il cesse un son muet. Puis, une fois encore l'image : voici Pranava[14]. Mais entre le cœur et Pranava, il y a un arc puissant avec des flèches toutes prêtes, et bandé fortement pour servir. Puis voici un sanctuaire surmonté de Pranava, étroitement fermé, sans clef ni serrure. Sur les côtés, des emblèmes des passions humaines. La porte du sanctuaire s'ouvre et je pense qu'à l'intérieur je verrai la vérité. Non, une autre porte ? Encore un sanctuaire. Il s'ouvre aussi, puis voici qu'un autre apparaît resplendissant de lumière.

 Comme le cœur, il s'identifie avec moi-même. Un désir irrésistible de l'approcher naît en moi, et il absorbe l'image tout entière.

 « Force la porte du sanctuaire de Brahman ; emploie la doctrine de l'instructeur[15].

 Il n'y a aucune indication sur l'auteur de cette exhortation et, très probablement, c'est une chose qu'il se dit à lui-même, ou qu'une voix ou une personne lui a fait entendre.

 Je dois terminer ici, car je trouve de grandes coupures et des lacunes dans les notes. Il doit avoir cessé de consigner d'autres choses vues ou accomplies dans sa vie intérieure réelle, et vous admettrez très certainement que s'il avait progressé, à ce moment, jusqu'au point que semblent indiquer les derniers fragments, il ne pouvait plus conserver par écrit ses réflexions à ce sujet, ni aucun compte rendu d'événements. Nous ne pourrons toutefois jamais dire quelle fut sa raison. Il se peut qu'on lui ait dit de ne plus le faire, ou qu'il n'en ait plus eu l'occasion.

Il y avait beaucoup de choses dans toutes ces pages qui se rapportaient à sa vie de famille journalière, et qui ne présentaient pas d'intérêt pour vous : comptes-rendus de conversations, affaires sociales, questions d'argent et d'emplois, voyages et rencontres d'amis. Mais ces choses prouvent naturellement que, pendant tout ce temps, il accomplissait le travail bien défini qu'il avait parmi les hommes, souvent accablé de soucis, mais réconforté par sa famille et plein d'égards pour elle. J'ai laissé de côté tous ces détails, parce que j'ai supposé que, même si tout cela vous intéressait, probablement, je devais d'autre part avoir la discrétion de ne donner que ce qui semblait se rapporter à cette période de sa vie marquée, au début, par ses rencontres avec M... et, à la fin, par cette dernière scène remarquable, dont nous ne pouvons qu'imaginer les détails. De même aussi, j'ai omis nécessairement une bonne partie de ce qui était d'un symbolisme assez inintelligible pour être à l'abri d'une révélation indiscrète. J'ai essayé honnêtement d'ouvrir les portes donnant accès à la compréhension des signes symboliques, car je les ai reçus sans aucun interdit, et tout ce que j'ai pu extraire de l'obscurité les enveloppant je vous le donne.

Comme lui-même le dirait, saluons-nous mutuellement et saluons le dernier sanctuaire de Brahman ; Om, Hari, Om ! 


Notes

[1] Il m'est impossible de déchiffrer ce nom.

[2] Ceci est un détail intéressant car tous les récits concernant Cagliostro, St Ger­main et d'autres Adeptes, leur donnent l'âge apparent de quarante ans à peine.

[3] La caste guerrière de l'Inde - Ed.

[4] Dans l'ancienne civilisation Aztéque du Mexique, l'ordre sacerdotal était très nombreux. A la tête de toute l'organisation se trouvaient deux grands prêtres, élus parmi les membres de l'ordre, uniquement d'après les mérites dont ils avaient fait preuve dans une situation subalterne. Ils étaient de dignité égale et n'avaient au-dessus d'eux que le souverain qui agissait rarement sans leur conseil dans les affaires importantes d'ordre privé. (Hist. de Nueva Espana de Sahagun.lib. 2 ; lib. 3, cap. 9 – Torq. Mon. Ind. lib. 8, cap. 20 ; lib. 9, cap. 3, 56, cité par Prescott dans Conq. Mex., vol. 1 p. 66) – (Ed. du Path.).

[5] Rois ou Gouvernants.

[6] Un homme de la caste inférieure, c'est-à-dire un balayeur de rues. Un tel bâtiment est visible à Bijapur, en Inde. (Ed. du Path.).

[7] Une coque astrale cause d'obsession. Les Hindous les considèrent comme les restes de personnes décédées. (Ed. du Path.)

[8] Esprit de la Nature ou élémental. (Ed.)

[9] Cette phrase est d'une grande importance, Le mental occidental se complaît beaucoup plus dans les effets, les personnalités et l'autorité, que dans la recherche des causes; c'est ainsi que de nombreux Théosophes ont cherché à savoir avec persistance quand et où Mme Blavatsky produisit certains faits magiques, plutôt que de s'intéresser aux causes et aux lois gouvernant la production des phénomènes, Cette phrase en italique explique beaucoup de choses pour Ceux qui savent voir. – (Ed, du Path,)

[10] Voir Agroushada Parakshai, 2eme livre, 23eme dialogue – (Ed.)

[11] Un ancien livre hindou rempli de contes aussi bien que de doctrines – (Ed.)

[12] Ces éclairs de pensée ne sont pas inconnus, même du monde scientifique, car c'est dans un tel moment de folie qu'un savant anglais eut la révélation qu'il devait y avoir du fer dans le soleil ; et c'est aussi de la sorte qu'Édison obtient ses idées. (Ed.)

[13] L'étudiant attentif se souviendra que Jacob Boëhme parle de « l'angoisse, rude et amère de la nature qui est le principe formant les os et tout ce qui concourt à former un corps ». Ici, semble-t-il, le Maître dit au Chéla privilégié que, dans le monde spirituel et mental, l'anxiété rude et amère étend un voile devant nos yeux et nous empêche de faire usage de notre mémoire. Il fait allusion, semble-t-il, à l'autre mémoire qui est au-dessus de l'ordinaire. L'exactitude et la valeur de ce qui a été dit doivent être admises si nous réfléchissons qu'après tout le pro­cessus entier du développement consiste à recouvrer la mémoire du passé. Et cela est également l'enseignement qu'on trouve dans le pur Bouddhisme, comme aussi dans sa forme corrompue. – (Ed.)

[14] La syllabe mystique OM (Ed.)

[15] Il y a ici apparemment une référence aux Upanishads, car ils contiennent des instructions d'un maître ordonnant de forcer la porte de tous les sanctuaires, jusqu'à ce que le dernier soit atteint. (Ed.)